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3 avril 2015 5 03 /04 /avril /2015 18:23
Italie, mon amour !
 

L’Italie reste toujours un sujet d’écriture, de conversation, de rêveries. C’est l’histoire du berceau de notre civilisation qui tourne en boucle. Les souvenirs personnels – trois années à Milan dans les années dès 1989 -, la part prise pendant presque vingt années dans le mouvement « Slow Food » dont je fus un des fondateurs en 1989 à Paris à l’Opéra-Comique, la tentation jamais démentie d’un amour pour la cuisine et les vins de la Botte, du nord au sud, ma chronique quotidienne jadis sur « Radio-Aligre » consacrée aux bonnes choses d’Italie, et bien d’autres encore font de moi un zélateur (éclairé ?) de ce pays. Mais aujourd’hui, je vous livre juste un rare document du camarade Claude Fuzier, un des anciens dirigeants de la SFIO, mais aussi journaliste, rédacteur en chef de son quotidien, « Le Populaire de Paris ». En mai 1957, pour la première fois depuis 1904, un président de la République française effectue un voyage en Italie. René Coty, accompagné de plusieurs ministres, partait aux sources de notre civilisation, voyage à la fois politique et symbolique. A cette occasion, six journalistes français représentatifs des grands courants politiques de notre pays ont été invités par le gouvernement italien. Claude Fuzier, pour « Le Populaire de Paris », faisait partie de la délégation. De retour en France, il a publié six articles dans « Le Populaire Dimanche », entre le 26 mai et le 28 juillet. L'amoureux de la Rome antique, de l'Italie, de ses villes et de ses habitants, s'y exprime avec passion. Le texte ci-dessous est extrait de son livre "Le voyage en Italie, Carnets d'un promeneur, mai 1957", publié par « Bruno Leprince Editeur » (juin 1995).

"Nous avons pris le Corso, unissant la place du Peuple à celle de Venise, qui fut longtemps la plus grande rue de Rome et qui est encore grouillant d'une intense circulation. Là, sur le balcon, il faut bien nous rappeler que Mussolini haranguait les foules à l'époque où le fascisme avait fait taire la voix de l'Italie réelle. En face de nous, se dresse l'énorme monument que les uns appellent Monument de Victor Emmanuel II, d'autres Monument de l'unité italienne, et qui est aussi le tombeau du soldat inconnu. Demain, par un soleil de plomb, le président Coty montera lentement les 62 marches qui conduisent aux deux soldats immobiles veillant le souvenir de leur camarade mort.

Il faut contourner cette masse pour grimper au Capitale et y découvrir l'église d'Ara-Soeli où les Franciscains gardent précieusement un Jésus couronné d'or qui, tel un père Noël, reçoit un abondant courrier.

Sur le côté verdoyait il y a 27 siècles le bois dont Romulus avait fait un lieu d'asile. Maintenant se dressent trois bâtiments bas et gracieux, conçus par Michel-Ange, entourant la statue équestre de Marc-Aurèle, et de gigantesques marbres antiques représentant Castor et Pollux. Sur la droite une ruelle descend le long de la colline et au premier tournant apparaît ce qui fut pendant des siècles le centre du monde, le cercle des collines bordant le forum romain et les forums impériaux, des arcs, des colonnes, des temples, des églises, des ruines multiples rayées par le pavage tourmenté de la voie sacrée, et au fond l'énorme Colisée - le Colosseo - et le mont Palatin qui n'est plus qu'une forêt au milieu de laquelle se dressent les ruines dénudées des palais de César.

Une lumière douce de projecteurs teintés détache les ombres, illumine les marbres, ressuscite les frontons et rend d'un vert irréel l'herbe qui pousse au milieu des pierres. Là était la Curie où César tomba sous les coups de couteau de ses assassins. Plus loin, auprès de ces colonnes peut-être, les Gracques haranguèrent la foule, Cicéron défendit les voleurs et y démasqua Catilina. Cet arc modeste c'est celui de Titus et le doux visage de Bérénice, venue d'un Orient lointain, pénètre dans ce désert de pierre. Près de nous, l'arc de Septime-Sévère, et plus loin celui de Constantin : en quelques centaines de mètres, plusieurs centaines d'années, de l'empire triomphant des dieux de l'Olympe à l'empire déjà chrétien d'un dieu venu d'Asie.

Nous avons piétiné les dalles de la voie sacrée, faisant à rebours le chemin qui conduisait au Capitole les généraux vainqueurs et les légions triomphantes. Tout près se dresse la roche tarpéienne qui est devenue un jardin où bavardent les amoureux. Là ces trous d'ombre, c'est l'antique prison Mamertine où moururent tant d'ennemis de Rome et où Vercingétorix fut étranglé. Là-bas, c'est le forum de César et plus loin celui de Trajan.

Nous marchons jusqu'au Colisée sauvé lui aussi de la destruction totale parce qu'une autre famille romaine, les Frangipani, s'y était installée, mais dont toute une partie a été abattue pour la construction du Palais Farnèse et qui a perdu ses marbres et ses ors pour ne garder que les lignes pures de ses ombres arcades. 50.000 personnes y tenaient à l'aise et, pendant plusieurs siècles, tout Rome vint des jours entiers y acclamer les gladiateurs. Nous entrons, et cela sent la pierre humide et le tombeau. Les voix résonnent et les pas heurtent parfois des pierres effondrées des voûtes. L'arène a disparu par la mise à nu des installations souterraines qui permettaient de faire monter les bêtes fauves, les combattants, et de parfois noyer ce stade gigantesque. La tradition veut que des chrétiens y moururent ; rien ne prouve le contraire. Quoi qu'il en soit, il y est tombé suffisamment d'hommes, broyés par un système que nous ne comprenons plus, on y a entendu suffisamment de cris d'agonie et de clameurs de joie, pour que la grandeur du lieu impose le respect.

Nous nous sommes réfugiés au milieu de la nuit dans une trattoria proche de la place d'Espagne, les membres rompus de fatigue, mais les yeux pleins de visions où se chevauchaient les siècles, et pendant que nous buvions en silence la liqueur d'or du frascati et qu'un homme écorchait quelque chanson moderne sur une guitare, nous nous demandions si cette ville était bien du siècle de l'atome et de l'avion à réaction ou si elle ne restait pas ainsi que le disait Shelley "à la fois un paradis et un tombeau, une cité et un désert".

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Published by toutnestquelitresetratures - dans Littérature
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  • Je suis chroniqueur gastronomique et auteur du Guide Le Feuilly. Je suis un des fondateurs du mouvement Slow Food en France dont je fus le Président dans les années 90. Mes livres les plus récents sont "A boire et à manger", "Le Feuilly 2010.
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