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Publié par toutnestquelitresetratures

"Une maison sans odeur de nourriture est un lieu inhabité"
 
Elle est anthropologue et historienne : elle s'appelle Lilia Zaouali et raconte les odeurs de la maison dans "A boire et à manger"*.
 
"Un mélange de chat et de bois ciré embaume l'escalier du vieil immeuble parisien. Je monte les cinq étages en retenant ma respiration, j'arrive à bout de souffle. Je sonne et j'attends face au judas. La porte s'ouvre enfin et je suis entraînée dans une fumée de viande et de beurre brûlée. Je suis conduite dans le salon et installée dans un fauteuil confortable et sous un enchevêtrement de poutres en bois. De grands lampadaires diffusent un faible éclairage...
 
L'odeur du steak qui grésillait dans la poêle m'a poursuivi durant tout le voyage de retour en métro, de la Bastille jusqu'à ma chambre de bonne à Passy. La fumée du rôt, dirait Rabelais.
C'est curieux que ce souvenir se soit imprimé de façon si précise dans ma mémoire, j'y repense avec amusement et cela me rappelle ces innombrables histoires drôles que mon père nous racontait quand nous étions petits et qui nous faisaient mourir de rire. La scène se déroule dans un souk à Bagdad, un homme s'arrête devant une rôtisserie, il renifle, il respire le fumet de viande avec délectation, se lèche les babines et s'apprête enfin à s'en aller. A ce point, le rôtisseur lui tend la facture, le prix de l'odeur de la viande ! Je me dis alors que je l'ai échappé belle ! Je suis tombée chez des gens bien généreux.
 
Ce n'était certes pas la viande cuite dans du beurre qui était la cause de mon émotion, ce n'est pas mon plat préféré. C'était tout autre chose, l'odeur de la cuisine domestique, évocation de la maison et la famille, la protection, la sécurité, le temps où je trouvais le repas prêt et servi quand je rentrais de l'école. On s'attablait tous en même temps, ma soeur, mes trois frères et nos camarades qui habitaient trop loin de l'école et que ma mère nourrissait tous les jours à midi.
 
Les soirs d'hiver, nous étions accueillis par les vapeurs du potage aux poireaux, aux pommes de terre et aux carottes, ou du bouillon de viande au céleri. En tout cas, le dîner était forcément un plat chaud et liquide mais qui se faisait attendre. Je rentrais toujours de l'école affamée. L'odeur d'un plat qui mijote est le propre d'une maison accueillante."
 
D'où la conclusion de Lilia Zaouali qui est devenue le titre de cette chronique, "Une maison sans odeur de nourriture est un lieu inhabité". Bon appétit bien sûr et, aussi, large soif !
 
"A boire et à manger", sous la direction de Roger Feuilly, votre serviteur, et Périco Légasse, rédacteur en chef à "Marianne", Editions Labor-PAC, novembre 2006). 
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