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21 juin 2017 3 21 /06 /juin /2017 09:00
La bière, avec elle, la soif commence à devenir belle !
La bière, avec elle, la soif commence à devenir belle !
La bière, avec elle, la soif commence à devenir belle !

 

Fille d’Alsace, du Nord de la France, de Bavière, d’Irlande ou d’ailleurs, la bière est universelle. On la boit dans les salons huppés, les pubs chics et chauds où son or illumine sa blanche mousse, les estaminets bruxellois qui ont pour nom « L’Homme Sauvage », « Le Pot Carré », « La Mort Subite » ou le « Poechenellekelder » (fournisseur officiel du "Manneken Pis"), les bars parisiens et les tavernes enfumées de Prague comme chez les mineurs de fond que sont-ils devenus ? -, les moissonneurs du Kentucky ou les ouvriers du Livre : elle ignore la lutte des classes, elle a même conquis le sexe dit faible.

De boisson rituelle lors de certains banquets funéraires dans le Haut-Palatinat, elle est devenue boisson de soif de l’Atlantique à l’Oural sans oublier qu’elle se déguste, pour les meilleures, comme on le ferait pour un bon vin. Elle fait rêver les écrivains. Thomas Mann avouait à son propos : « Pour ma modeste part, tous les jours je bois ma petite bière blonde au souper, un demi-litre à peine et mon humeur est toute changée. Je me calme, je me détends, je me laisse aller dans mon fauteuil et je me dis : encore une de tirée et ah ! que je me sens bien ce soir. »

La bière a son vocabulaire, du « ale » britannique jusqu’à la « weisse » berlinoise en passant par le « kriek » flamand, la « gueuze » bruxelloise, la « pilsen » tchèque, le « stout » irlandais et le « trappiste » des abbayes cisterciennes. Elle a ses fêtes avec le mondialement célèbre « Oktoberfest » munichois (photo), qui a déjà plus de deux siècles d’existence, copié jusqu’à Kuala Lumpur, avec son refrain chanté des milliards de fois : « Ein Prosit, ein Prooosit der Gemütlichkeit ! Eins, zwei, drei, Suffa ! ».

La bière a généré de vénérables maisons souvent centenaires qui perpétuent la tradition et l’artisanat brassicole avec bonheur : en France, elles s’appellent Meteor et Fischer (Alsace), Jeanlain ou Enfants de Gayant (Nord) ; ailleurs, leurs noms rutilent avec, en Belgique, la Cantillon (dernière brasserie de Bruxelles depuis près de 120 ans), la Quintine (Ellezelles), la Saint-Feuillien (depuis 1873 à Roeulx), la Mort Subite (avec un estaminet de légende proche de la Galerie de la Reine à Bruxelles), la Königsbacher (en bord de Rhin à Coblence en Rhénanie) que l'on boira à la pression au "Bar du Marché" à Paris 11e (photo), la Spaten (Munich), la Guinness (Dublin), la Ceres ou la Carlsberg (Copenhague).

Son alchimie est inscrite dans l’histoire. Sans eau pure (il en faut 15 litres pour obtenir un litre de bière) qui prend naissance dans des sols granitiques, dans les Vosges ou le plateau de Bohême, dans des lits à gypse ou des puits artésiens, sans orge, dont la culture remonte à plus de 70 siècles, sans malt, « la moelle de la bière », sans houblon, « l’âme de la bière », qui a ses variétés et ses « grands crus », sans levure, sans la main de l’homme, omniprésente, cette boisson plusieurs fois millénaire n’existerait pas.

Ainsi, nous ne verrions pas fleurir au fronton des pubs anglais de magnifiques enseignes ; Edouard Manet n’aurait jamais peint "La serveuse de bock", Van Gogh "Une femme au tambourin", assise sur une table en forme de tambourin et dégustant un bock de bière, la brasserie « La Cigale » à Nantes (photo) ne serait pas décorée avec foisonnement de gerbes de houblon et de chopes dans un sens ornemental et symbolique que l’on retrouve sur les affiches de Mucha et la brasserie « Georges » à Lyon ne servirait pas « bonne bière et bonne chère » depuis 1836 dans un cadre Art déco classé avec un plafond de 710m2 d’une seule portée.

A Bruxelles, autour des pompes à gueuze et à lambic du cabaret surréaliste "La Fleur en Papier Doré", où l'on cultive le souvenir de Magritte, ne verriez-vous pas une sorte d'inventaire à la Prévert, entre cor de chasse, images de piété polychromes, vieilles pipes en porcelaine allemande, poèmes fixés sous verre, aphorismes philosophiques et autres références aux surréalistes dont l'ombre plane toujours (Achille Chavée, Hugo Claus, Marcel Mariën et Mesens).

De même, la gastronomie n’aurait pas été investie et nous n’aurions jamais connu les filets de sole aux jets de houblon de Pierre Romeyer à Bruxelles, le chou farci braisé à la bière d’Emile Jung au "Crocodile" à Strasbourg, le célèbre welsch rarebit et la non moins connu carbonnade flamande, ni même l’escalope de veau à la maredsous et au faro tant prisée en la capitale belge. Ou, chez Bernard Broux, disciple d'Alain Dutournier, au "Graindorge" à Paris (17e), le waterzoï de homard aux crevettes grises d'Ostende, les escalopes de foie gras à la Kriek, le lapin à la gueuze et les grands fromages du Nord de Philippe Olivier qui s'accordent bien à la bière.

Et les bistrots, lieux privilégiés de l’échange social, là où l’on prend le pouls d’un quartier, d’une ville, où l’on va voir les autres pour sortir de sa carapace, que seraient-ils sans ces belles tireuses qui fleurissent à leur comptoir ? La bière, avec laquelle, selon un proverbe strasbourgeois, la soif commence à devenir belle, est décidément incontournable.

 

La bière, avec elle, la soif commence à devenir belle !
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Published by toutnestquelitresetratures - dans A boire et à manger
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  • Je suis chroniqueur gastronomique et auteur du Guide Le Feuilly. Je suis un des fondateurs du mouvement Slow Food en France dont je fus le Président dans les années 90. Mes livres les plus récents sont "A boire et à manger", "Le Feuilly 2010.
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