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Publié par toutnestquelitresetratures

Bruxelles : Manifeste frituriste !
Bruxelles : Manifeste frituriste !


Les frites à Bruxelles, ça vous dit quelque chose ? Moi, ça m'interpelle. Je dois à mon ami Jean-Pol Baras, qui a vécu des années à Paris comme ambassadeur de la Wallonie boulevard Saint-Germain, ce "Manifeste frituriste" de François Liénard, membre de l'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles et de l'Ecole de Recherches Graphiques ISLAP, qui ridiculise le projet de la Ville de Bruxelles de redonner un lustre moderne aux fritkots bruxellois à travers un concours d'architecture. Espérons que ce projet n'arrivera pas à son terme et que, comme me le dis Jean-Pol Baras, "l'esprit de dérision généré jadis par le surréalisme n'est ici [à Bruxelles] pas mort". Lisons-le ce magnifique "Manifeste futuriste". 
 
"Le projet du bureau d’architecture gantois Studio Moto est le gagnant du concours d’architecture « Une frite dans le ventre » lancée par la Ville de Bruxelles pour repenser les fritkots bruxellois. Dix friteries seront « transformées » et recouvertes d’un revêtement en aluminium avec effet miroir. Le bureau d’architecture nous assure que les « frituristes » sont enthousiastes. On ne sait a priori qu’en penser mais ça coupe l’appétit en tout cas.
 
« Repenser » les fritkots ça fait sourire, associer « architecture » à « baraque à frites » aussi d’ailleurs et appeler nos cuisiniers de kermesses des « frituristes »… L’une des villes les plus anarchiques d’Europe au niveau de son architecture et de son urbanisme – la « Bruxellisation » est un terme toujours utilisé pour désigner le n’importe quoi architectural au détriment du patrimoine et du bien-vivre ensemble – va uniformiser ses friteries, ambitieux programme de la capitale de l’Europe…
 
Jadis, et il n’y a pas si longtemps, on appelait aussi un fritkot une « friture » – sans doute à cause de son équivalent flamand « frituur » – puis les linguistes, les partisans de la standardisation et les pisse-vinaigre s’en sont mêlés et il fut alors de meilleur aloi de dire « friterie ». Ce qui caractérise ce véritable style architectural, véritable pied-de-nez au modernisme, c’est son bricolage inhérent et son sens pionnier du recyclage. On aménage depuis toujours un fritkot à partir d’une vieille caravane, d’un wagon de chemin de fer, d’une cabane de jardin ou d’un chalet désaffectés. C’est en adéquation avec la cuisine servie, un égal bricolage fait de viande, de patates, de sauce, une architecture de graillons à la bonne franquette. Ces baraques sont depuis toujours dirait-on échouées aux sorties des gares, aux abords des stades, sur les places des marchés. L’on y déguste sur le pouce une mitraillette fricandelle andalouse, un pain « sôcisse » moutarde, un bicky ou des poulycrocs entre deux trains ou en attendant la fin d’une drache sous le auvent.
 
Il y a quelque chose de sentimental qui se joue là, entre deux bouts de pain français, deux sauces riches, un morceau de bœuf et son oignon sur le bâton en bois naturel d’une brochette mixte. Engouffrer du gras c’est mettre du baume sur son cœur, jouer aux fléchettes avec son cholestérol, s’amuser des noms souvent exotiques de ces nourritures extra-terrestres. Aller à la friterie c’est partir en voyage vers des destinations gustatives inconnues, des croisières à bord d’un cornet sur des sauces provençales, andalouses, tziganes, samouraï, banzaï, Brasil, ou plus outremer encore lorsqu’on rencontre sur sa route un asiatique loempia sauce soja ou une sud-américaine brochette mexicano. Ce sont des petits plaisirs en bonne compagnie de théoriciens du corps gras, de laborantins du cardio-vasculaire, de maquisards de la mitraillette, d’épicuriens de l’exquise sauce quatre poivres.
 
Vont-ils également vouloir changer, ces révolutionnaires de salon au mobilier insipide, inodore et incolore, outre l’habitacle fritier, la nourriture même ? Allons-nous vers une friture sans gluten, bio, vegan, politiquement correcte, à l’écriture inclusive – notons en passant que le monde de la frite est très féminin, on y rencontre des croquettes, des saucisses, des boulettes, notons aussi que les boudins sont ici de sexe masculin…  Fini le cervelas de cheval ? La viandelle ? La sauce carbonade ? La sauce lapin ? La graisse de bœuf ? Des barquettes réglementaires vont-elles remplacer le cornet, le papier gris qui s’imprègne si bien des graisses est-il hygiénique et ces petites fourchettes en plastique ne sont-elles pas dangereuses pour nos chers petits bouts de chou gras ? Tout ça nous laisse perplexe devant notre chasseur et nos pickles et en attendant, nos frites – sauce à part – refroidissent. En marge de ces futures friteries de frituristes du futur, ajoutons-y encore les fritkots détruits récemment par les communes en vue de réaménagements urbains comme la friterie Fontainas à Saint-Gilles et la friterie Antoine à Etterbeek et nos cheeseburgers à la sauce nostalgie auront bientôt un goût amer.
 
Au lieu de ces designeries inutiles, n’aurait-il pas été plus drôle et moins coûteux de remplacer ces fritkots par des wagons déclassés offerts par la SNCB, plus en phase avec cette ville éventrée par les rails et les trains depuis l’Expo ’58 ? Et l’on aurait mangé dans un patrimoine qui aurait réuni toutes les générations, cela aurait même pu générer un engouement, un nouveau tourisme, de nouveaux pèlerinages laïcs et gentiment graisseux. Souvenirs de frites sauce américaine ou piccalilli avec un cervelas encore rose à dépiauter soi-même, au retour d’une soirée arrosée – ça creuse l’alcool – ou le lendemain de la veille – le gras c’est bon pour la gueule de bois, ça l’imbibe et lui redonne de la souplesse – aux abords de la friterie de la Barrière ou de Fontainas à Saint-Gilles. Force est de constater que tout ceci ouvre, non pas la polémique – inutile de gloser dans le gluten, décortiquer les croquettes, chicaner dans les chicken wings, critiquer les poulycrocs, ratiociner dans la saucisse – mais bien l’appétit. « Un cornet à 50, chef, sauce mayonnaise, avec un peu de sel ! », profitons-en tant que ce pauvre monde n’est pas encore intégralement uniformisé."
 
Allez, rebellez-vous contre ces "designeries" et, bien sûr, bon appétit et large soif !
 
Bruxelles : Manifeste frituriste !
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