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Publié par toutnestquelitresetratures

A table, les mots pour le  dire : chabrol ou chabrot ?
A table, les mots pour le  dire : chabrol ou chabrot ?

"Les serveuses commencèrent le service en apportant d'énormes soupières contenant du bouillon de poule. (...) Tout le monde fit chabrot, à l'exception de Martine et Dominique, vaguement écoeurés." C'est Régine Deforges qui raconte la scène de "L'enterrement du père Renaud" dans "Contes pervers (1980).
 
Marguerite Duras, elle, exprime lumineusement ce que l’on avait humblement flairé à proximité du fourneau de l’enfance, peut-on lire dans "Libération", "que ce ne sont pas les ingrédients, aussi modestes soient-ils qui gâtent la soupe, mais l’irrespect qu’on a pour eux et la monotonie en cuisine qui conduit à en bâcler la préparation. «On croit savoir la faire, elle paraît simple, et trop souvent on la néglige, dit Duras. Il faut qu’elle cuise entre quinze et vingt minutes et non pas deux heures - toutes les femmes françaises font trop cuire les légumes et les soupes. Et puis il vaut mieux mettre les poireaux quand les pommes de terre bouillent : la soupe restera verte et beaucoup plus parfumée. Et puis aussi il faut bien doser les poireaux : deux poireaux moyens suffisent pour un kilo de pommes de terre.» A la fin, on pourra faire chabrol.
 
Chabrol ou chabrot, telle est la question
 
Ce mot dialectal est issu de l'Occitan cabra et chabrat, du latin capreolus, "chevreau", et est appliqué à un mélange de vin et de bouillon chaud bu à même l'assiette, signifiant littéralement "boire comme une chèvre" dans le syntagme faire chabrot.

La formule est attestée par le Dictionnaire Littré en 1863, alors que la variante chabrol n'est enregistrée qu'en 1876. Dans certaines régions, on l'appelle aussi goulade, terme dérivé de goulée, "grosse gorgée".

Cette action nécessitait l'usage du récipient traditionnel utilisé pour servir les soupes, soit un bol profond de forme sphérique, soit une écuelle. Il était le plus souvent sans poignée, en terre cuite, de forme bombée et quelque peu étroit. Cette pratique était autrefois très courante et se pratique aujourd'hui encore notamment chez les personnes âgées dans les campagnes.
 
Le Périgourdin fa chabròu ; en Limousin on fait chabrot ; tandis qu'en Provence, Frédéric Mistral explique que cabroù est issu du latin capreolus. Faire chabrot, c'est donc « boire comme une chèvre ». Au Poitou et en Saintonge, on utilise aussi le mot  godaille. En gascon, on utilise aussi le terme godala (probable métathèse de goulade, « goulée »).
 
Il semblerait que cette pratique ait aussi existé au nord de la Loire : dans le dernier volume de la "Chronique des Pasquier", Georges Duhamel parle d'une pratique déjà ancienne (« c'était une coutume de mon père ») qu'il appelle le champorot et qui est le chabrot. En Espagne, dans le langage populaire, le champorro de cha(m)purrar, c'est mélanger les liquides.
 
C'est un usage qui perdure encore, notamment dans le Sud-Ouest de la France, dans la garbure par exemple. Jean Rebier (1879-1966), fondateur de la revue "Lemouzi", décrit la pratique du chabrot comme encore actuelle, « la soupe est régulièrement suivie par un bon chabròl ». De même que l'ethnologue Albert Goursaud, dans son livre "La société rurale traditionnelle en Limousin : ethnographie et folklore du Haut-Limousin et de la Basse-Marche". Dans son ouvrage, il distingue les traditions qui se sont perdues de celles qui continuent. On faisait chabrot couramment, du moins à la campagne, jusqu'au milieu du XXe siècle.
 
Le catalan Jaume Fàbrega, né en 1948, signale dans sa "Cuina del país dels càtars" que, tout jeune, il a vu encore faire chez lui lo cabròt.
 
Faire chabrot est aujourd'hui considéré comme un geste vieilli et campagnard, mais peut, dans certaines occasions, se faire dans tous les milieux, dans un esprit de connivence et de convivialité. Lors d'un repas entre gastronomes, Philippe Faure-Brac, meilleur sommelier du monde 1992, propriétaire du « Bistrot du Sommelier », demanda l'autorisation de faire chabrot avec son reste de velouté de champignons et un Château Cheval Blanc de 1998 (1er grand cru A de Saint-Emilion). Pierre Lurton, directeur des sociétés des châteaux d'Yquem et de Cheval Blanc, lui répondit en versant le fond de son verre dans le potage. Tout le monde fit de même. Cette version moderne de chabrot a consisté à finir de déguster le mélange à la cuillère, mais aucun n'a bu directement à l'assiette, à l'inverse de la coutume paysanne.
 
À Mantoue, en Italie, on le fait d'habitude encore aujourd'hui avec les agnolini in brodo (bouillon aux ravioli), en l'appelant, en dialecte, bevr'in vin (boire en vin).
 
A votre prochaine soupe, faites-donc chabrol ou chabrot, peu importe ! Et, bon appétit et large soif !

Sources : Wikipédia - "Mots de Table, Mots de Bouche, Dictionnaire étymologique et historique du vocabulaire classique de la cuisine et de la gastronomie" de Claudine Brécourt-Villars (Stock, 1996) - "Dictionnaire étymologique et historique du français" de Albert Dauzat, Jean Dubois et Henri Mitterand (Larousse, 1964-1993). 
A table, les mots pour le  dire : chabrol ou chabrot ?
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