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Publié par toutnestquelitresetratures

Le repas mortuaire de Grimod de La Reynière, ça vous dit quelque chose ?

 

Dès le début du XIXe siècle, Alexandre-Balthazar-Laurent Grimod de La Reynière, fils d’un richissime Fermier-Général et neveu de Malesherbes, tenait entre ses moignons d’infirme le sceptre de l’Empire gourmand.

Il est né en 1758, et embrassa la carrière de la magistrature. Il exerçait la profession d’avocat, lorsqu’en 1786 il se vit condamner à l’exil pour avoir composé un mémoire contre le poète Fariau de Saint-Ange.

Dégoûté du barreau par cette aventure, il changea complètement de genre de vie. Il ne fréquenta plus que les sociétés littéraires, les foyers de spectacle, se présenta à Fernay et fut reçu par Voltaire, mais aussi excentrique d’esprit qu’indépendant de caractère, il prenait plaisir, quand il se présentait aux brillantes réunions qui avaient lieu chez son père, à tourner en ridicule les personnages invités en se prosternant devant avec un excès d’humilité : cela en vue de fronder les grands airs de sa mère et de faire parade de ses sentiments démocratiques. Mais sa singularité n’en restait pas là.

Deux traits dont l’un est universellement connu en donneront une plus complète idée. Un jour, il imagina de donner à l’ordre des avocats un dîner où l’on ne put être admis qu’en faisant preuve de roture ; une autre fois, il invita à souper les personnages les plus distingués dans une salle mortuaire. Ci-après les détails de ce fait :

 

Un jour, Alexandre-Balthazar Grimod de La Reynière donna un repas pour lequel il envoya des billets d’invitation dans la forme d’un faire-part d’enterrement.

Au lieu de têtes de mort, on y avait figuré des gueules béantes, et le billet était ainsi rédigé :

« Vous êtes prié d’assister au convoi et enterrement d’un gueuleton qui sera donné par messire Balthazar Grimod de La Reynière, écuyer, avocat au Parlement, correspondant pour la partie dramatique du Journal de Neufchâtel, en sa maison des Champs-Elysées.

L’on se rassemblera à 9 heures du soir ; et le souper aura lieu à 10. Vous êtes prié de ne point amener de laquais, parce qu’il y aura des servantes en nombre suffisant. Le cochon et l’huile ne manqueront pas à souper.

Vous êtes prié de rapporter le présent billet, sans lequel on ne pourra entrer ».

Les invités, arrivant au rendez-vous, trouvèrent d’abord un premier Suisse placé ad hoc, qui demandait aux convives s’ils allaient chez M. de La Reynière l’oppresseur du peuple, ou chez M. de La Reynière le défenseur du peuple ? Après avoir répondu qu’on allait chez le défenseur du peuple, le Suisse faisait une première corne au billet, et l’on passait dans un lieu ayant l’apparence d’un corps de garde où étaient des hommes armés et vêtus à l’antique, comme des hérauts d’arme : ceux-ci introduisaient dans une première pièce, où était une espèce de frère terrible ; il avait le casque en tête, une visière baissée, la cotte d’armes, la dague au côté. Il faisait une seconde corne au billet, et introduisait les invités dans une seconde salle. Là se présentait un homme en robe, en bonnet carré, qui vous questionnait sur ce que vous vouliez, sur votre demeure, vos qualités ; dressait du tout procès-verbal, et après avoir pris votre billet, vous annonçait dans la salle d’assemblée, où deux gagistes vêtus en enfants de chœur commençaient par vous encenser.

Les convives réunis au nombre de vingt-deux, dont deux femmes déguisées en homme, traversèrent une pièce noire, et immédiatement se leva un rideau de théâtre qui laissa voir la salle du festin. Au milieu de la table, pour surtout était un catafalque : et chaque convive avait un cercueil derrière lui. Du reste, des lampes à l’antique, des devises et une illumination de trois cents bougies environ.

On se mit à table. Le souper fut magnifique. Il y eut neuf services, dont un tout en cochon. M. de La Reynière demanda aux convives, s’ils trouvaient bon ce dernier ; tout le monde ayant répondu en chœur : « Excellent ! » - « Messieurs, reprit-il, cette cochonnaille est de la façon de tel charcutier, demeurant à tel endroit, et le cousin de mon père ».

A un autre service où tout était accommodé à l’huile, l’amphitryon ayant également demandé si on était content de cette huile, et ayant obtenu la même réponse, ajouta : « Elle m’a été fournie par épicier Un tel, demeurant à tel endroit et le cousin de mon père. Je vous le recommande ainsi que le charcutier ».

Autour de la salle du festin était une galerie destinée aux spectateurs qui voulaient jouir du coup d’œil de la fête. A cet effet, M. de La Reynière avait distribué trois cents billets.

Cette anecdote historique a été rapportée dans le livre « Les classiques de la Table » par Brillat-Savarin, Carême, le Marquis de Cussy, Alexandre Dumas et Grimod de La Reynière aux Editions Pages-Club, publié à Lausanne en 1967.

 

Alexandre-Balthazar Grimod de La Reynière a contribué à l’amélioration et au perfectionnement de la gastronomie et il songea surtout à reculer les bornes de la science de la Gueule, comme disait Montaigne, en publiant l’Almanach des Gourmands, commencé sous le Consulat et formant huit volumes, puis le Manuel des Amphitryons. Il avait aussi institué un Jury dégustateur qui se réunissait une fois par mois. C’est là que les initiés, parmi lesquels figuraient de graves aristarques et d’aimables actrices, prononçaient au scrutin sur la succulence d’un salmis ou la délicatesse d’un blanc-manger, avec un sérieux digne de la séance du turbot dans le Sénat romain. Il partageait la table avec Talma, Mlle Mars, le général des Gobe-Mouches, le banquier Haller et cent autres encore qui formaient ce Jury.

L’homme traversa l’ère de la Révolution sans être inquiété.

Alexandre-Balthazar-Laurent Grimod de La Reynière règna en despote éclairé sur le commerce de bouche parisien et dicta le code gastronomique et promulgua les lois de la table.

Au début de la Restauration, sa passion pour la science gastronomique s’étant sinon éteinte, du moins un brin refroidie, il dit adieu aux fourneaux et se retira à la campagne, où il est mort à l’âge de 80 ans.

On lira aussi le remarquable ouvrage de Ned Rival, « Grimod de La Reynière, le Gourmand Gentilhomme », Le Pré aux Clercs (1983).

Bon appétit et large soif !

Le repas mortuaire de Grimod de La Reynière, ça vous dit quelque chose ?
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Alain 19/03/2019 19:58

Et quid de ceux qui désirer se rendre chez "l'oppresseur du peuple" ?

toutnestquelitresetratures 19/03/2019 21:01

Tout cela était quelque peu subversif, Grimod ne cessait de provoquer ses parents par des actes scandaleux ou extravagants. Oppresseur, jamais il ne l'a été. En revanche, il a beaucoup fait pour que le peuple accède à la connaissance des bons produits. Bon appétit et large soif, cher Alain L.