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Publié par Roger Feuilly

Bistrots de Lyon, histoires et légendes, ça vous dit quelque chose ?


Avez-vous trouvé d'un seul coup d'index l'adresse d'un bistrot lyonnais dans l'annuaire du téléphone ? Si oui, vous avez de la chance. Moi pas...

Un répertoire du bla-bla-bla à distance qui change chaque année en plus, qui renvoie de café-comptoir en brasserie, de restaurant de-ci en restaurant de-là, de bar en taverne, de café-bar en épicerie porte-pot, sans que vous puissiez cerner le bon.

Lorsque vous allez pousser le bouquin à la poubelle, vous découvrez d'autres rubriques tout aussi déroutantes, la liste des "chez Gaby", "chez Georgette", "chez Yvonne", "chez Denise" ou "chez Léon" qui n'est jamais le bon, "chez Tatane" qui en  est un autre, "chez Michel" qui a remplacé sa mère et enfn en prime "la Tassée", "Au chien qui fume", "Au trou du cru", et plusieurs "Au ver à soi" qui s'écrivent de dix manières différentes.

De quoi déprimer. Vous appeler alors les Renseignements. C'est l'erreur et la démarche dérisoire. Aux Renseignements, on fait comme vous, on nage...

Eh bien il a baigné dans toutes ces eaux, le cher Bernard Frangin, se fourvoyant avec adresse entre les écueils des ligues de tempérance et des accueillantes auberges où s'ébattent les sirènes de comptoir. Il est remonté aux sources pour rapporter dans sa galère de quoi écrire plusieurs livres comme celui-ci, s'il n'avait jeté le trop-plein de sa documentation par-dessus bord.

Baigné dans cette susbstantifique graisse, il laisse mjoter tous les ingrédients qu'il faut pour faire un bon livre. La signature de Bernard Frangin est un sourire prometteur quand on la découvre sous le titre d'un reportage, commme elle vous donne de la nostalgie lorqu'elle apparaît à la dernière page du bouquin qu'il a commis.

Remarquez que les personnes qui n'ont pas bien vu le numéro peuvent toujours reprendre le livre par le début.

Quand je fus prié - ou plutôt sommé, l'amitié a ses exigences - d'écrire cette préface, un scrupule m'envahit. Avais-je bien le droit de mêler la piquette de mon bavardage au capiteux Clos Vougeot de ce truculent bourguignon ? L'auteur  me rassura : 

- Evidemment, mon pauvre, tu fais ce que tu peux. Et ce tu peux est peu. Mais les quelques pages de ce peu sont toujours autant que je n'aurai pas à écrire.
Me voici donc fournissant les navets à l'eau tandis qu'il prépare le canard bien rissolé.

Le café est le salon du pauvre, disait Léon Blum, un théoricien du socialisme (NDLR : et aussi chef du gouvernement du Front populaire en 1936, puis après la Libération). La formule se vérifie souvent, mais pas toujours. On ne compté plus dans Lyon et dans Villeurbanne qu'une douzaine de cafés capables de mettre sur la table un beaujolais de grande classe. Il est trop cher. On peut dire que Lyon est devenu, de nos jours, la préfecture des Côtes-du-Rhône. Il ne reste plus grand monde de cette génération des grands mastroquets qui emmenaient les amis acheter leur vin à la récolte, ceignaient le fort tablier de toile pour descendre eux-mêmes les barriques à la cave à la force de l'abdomen, soignaient leur vin et souffraient le béchet et comptaient leur recette au nombre de pots qu'ils tiraient chaque matin.


Chez Moneget, rue Sainte-Catherine, c'était au poids des saucisses qu'on calculait les bouteilles qu'on allait boire. Elles cuisaient dans un immense fait-tout, baignant dans une sauce de vin rouge additionnée de carottes et d'oignons qu'on extrayait à la louche.

Comment ne pas saluer en passant le grand coeur de la mère Jean, prêtresse des Marronniers chez qui Planchon ou Maréchal venaient se sortir la faim des dents à l'époque de leurs débuts difficiles ? Elle n'était pas fière. Elle recevait aussi des journalistes qui descendaient tout exprès de Paris pour bâfrer du boudin et des tripes, serrés fesses contre fesses sur la banquette, derrière l'entretoise de tôle qui permettait de gagner deux places par table. Elle se faisait les biceps sur deux énormes moulins, l'un pour le gruyère râpé, l'autre pour le café. Quand elle prit sa retraite, le décor ne changea plus. Il est toujours là. Il y a des traditions trop heureuses pour mourir.

Il y avait égalemet "la Pinochette","Au graton" rue Lanterne, "chez Emieux", "Voici Voilà" à la Martinière. Il y avait, il y avait...

Mais cessons d'effeuiller ce registre disparu. Des bistrots lyonnais, il s'en trouve encore et des bons, que Bernard Frangin connaît mieux que moi. Si la vie moderne avec sa télé et sa voiture ne se prête plus à ces aimables réunions des dimanches d'autrefois où l'on voyait toutes les bonnes gens du quartier s'assembler au bistro pour un mâchon de paquets de couenne, de grattons et de rigottes pour finir par des chansons, il est encore des salles où l'on peut se contenter d'un coup de rouge et d'une soupe quand on n'est pas trop riche.

Et il faut voir les matins de marché sur le boulevard de la Croix-Rousse, les ménages de vieux canuts s'attabler en riant d'aise pour boire un pot de blanc et les héritières de la mère Cottivet, bien souvent plus que septuagénaires et pourtant toutes guillerettes, se pourlécher encore d'une langue gourmande, après avoir joyeusement cancané sur cette croisette des croix-roussiens.

Ainsi s'achève l'introduction - signée Jacques Serverin - du livre de l'historien du bistrot lyonnais, le regretté Bernard Frangin.

Bon appétit et large soif ! 


 - Bistrot de Lyons, histoires et légendes, par Bernard Frangin (Editions Le Progrès, 1983)
 

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