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25 avril 2014 5 25 /04 /avril /2014 07:16

LOracledelaDiveBouteille.jpgDans sa chronique* de ce jourd'hui, l'ami Jacques Berthomeau rend un vibrant hommage à Raymond Dumay à propos de sa préface à "L'Encyclopédie des Boissons"** dont il est aussi l'auteur. "Il est possible, écrit-il, que ce trait ait échappé aux philosophes et aux moralistes, mais il était déjà connu des brasseurs de bière égyptiens qui l'on transmit comme un secret aux planteurs de thé chinois, qui l'on redit aux vignerons méditerranéens, sans chercher à le cacher aux cultivateurs de moka : depuis qu'il y a des hommes et qu'ils boivent... ils n"ont jamais cessé d'avoir soif." Et de rappeler le mot de Platon, "In vino veritas", comme celui de Gaston Bachelard : "C'est dans la joie et non dans la peine que l'homme a trouvé son esprit. La conquête du superflu donne une excitation plus grande que la conquête du nécessaire. L'homme est une création du désir et non pas une création du besoin." Il est vrai que, depuis la nuit des temps, le vin - puisqu'il s'agit pour nous de lui - favorise les amitiés, les scelle, entretient les souvenirs et procure l'évasion. Et s'il est un symbole religieux, objet de fêtes, source d'inspiration dans tous les arts, peinture, sculpture, littérature et poésie, le vin est peut-être le seul témoin immuable, la seule commune mesure entre les générations. On ne s'étonnera donc pas de le retrouver dans la phalange des disciples de Platon, ceux dont les noms brillent au frontispice de notre parnasse : Ronsard, Molière, Vigny, Baudelaire et bien d'autres. Leurs stances, à tous, si elles ont eu pour principal objet de chanter leur joie, nourissaient aussi l'ambition de nous la faire partager. Avec eux, nous parvenons au bout de notre rêve pour goûter la solitude bucolique, l'hymen du ciel et de la terre, comme pour illustrer le mouvement de la vie. Au terme des apocalyspes que l'homme fomente, le vin célèbre des victoires mais atténue aussi la tristesse des vaincus. C'est ce même homme qui s'emploie à exorciser les maléfices de la violence dans une "trinquée" incantatoire, se jurant une paix éternelle. Tels sont les messages que nous ont légué les poètes, notamment François Rabelais, un des premiers d'entre eux dans cet Oracle de la Dive Bouteille auquel s'ajoute aussi la réflexion devant la mort. "Qu'importe alors la mort inéluctable lorsque l'on boit : je bois éternellement, ce m'est éternité de beuverie et beuverie d'éternité", disent dans leur propos les "bien yvres" de Rabelais. D'ailleurs, pour entrer dans ce lieu privilégié de liberté et de concorde qu'était l'Abbaye de Thélème, Rabelais, a voulu que l'on franchisse d'abord une épreuve sélective. La "civilité" était faite de courtoisie, de respect des autres et de soi-même, de fraternité accueillante : elle est le propre du citoyen d'une cité de paix et de tolérance. Elle exclut à la fois l'hypocrisie des bigots, l'aigreur des pharisiens et la pauvreté de coeur des riches avares. C'est de là que naît la règle de l'Abbaye de Thélème fondée par Gargantua : "Fais ce que voudras". Et c'est la même signification que l'on doit donner à l'Oracle de Dive Bouteille : "Trinch" qui signifie "Bois", c'est-à-dire abreuve-toi aux sources de la connaissance et du savoir, car elles sont illimitées. "A boire" disait Rabelais dans l'Oracle de la Dive Bouteille dans le Cinquième Livre : réclamer à boire, c'est donc le cri d'un homme neuf qui, naissant devant un monde ouvert à toutes les explorations de la connaissance et du savoir, considérait qu'elles étaient illimitées. Ainsi, boire, c'est évidemment connaître, absorber le suc et l'essence même des choses. Boire sans retenue, c'est connaître sans limites. Le désir de savoir est inextinguible. Répéter sans cesse "Buvons", c'est dire que le Divin Savoir, selon le mot de Rabelais, n'a d'autre fin que de se renouveler lui-même, en se portant toujours plus loin, au-delà de toute contenance mesurable. Le savoir rabelaisien est démesure. Cette interprétation est éclairée par les propos débridés des ivrognes dans le chapitre 5 de Gargantua. Question : "Qu'est qui vint en premier lieu ? Soif ou beuverie ? Première réponse : "Avoir soif, car qui eut bu sans soif durant le temps de l'innocence ?" Seconde réponse : "Beuverie, car la privation présuppose l'habitude, je suis savant." Objection : "Nous autres, innocents, ne buvons que trop sans soif." Conclusion provisoire : "Moi, pécheur, je ne bois pas sans soif, sinon présente, du moins future ; comprenez-vous, je préviens la soif, je bois pour la soif à venir. Je bois éternellement. C'est pour moi une éternité de beuverie et une beuverie de toute éternité." C'est là le paradoxe platonicien du savoir et de son acquisition. Pour savoir, il faut apprendre, mais pour apprendre, il faut que le savoir soit déjà là. Pour avoir le désir de connaître, encore faut-il savoir qu'on ignore et même savoir ce qu'on ignore, donc dans tous les cas savoir : avoir soif, c'est avoir déjà bu. L'innocence donc est l'état d'ignorance : boire sans soif, c'est comme trouver sans avoir cherché. Savoir, c'est savoir ce qu'on a su : c'est aussi savoir ce qu'on saura. "Le savoir ne retrouve son passé que pour jaillir vers l'avenir. Ainsi c'est le pécheur qui est dans le vrai : on ne boit jamais sans soif, car même si nous sommes présentement rassasiés, il nous faut prévenir la soif qui ne manquera pas de revenir. Le savoir court après lui-même. Boire pour la soif à venir dit bien que connaître aujourd'hui, c'est ouvrir sans limites les voies du savoir de demain. Que dit l'Oracle en forme de conclusion : "Bois". A la bonne heure, comme si nous avions besoin qu'on nous le répète ! Et puisque la règle de l'Abbaye de Thélème est "Fais ce que voudras" et que de la vie des Thélémites, Rabelais nous dit : "Grâce à cette liberté, ils entrèrent en louable émulation de faire tous ce qu'ils voyaient plaire à un seul. Si l'un disait : "Buvons", tous buvaient." D'où l'acclamation rabelaisienne : "Buvons ! Buvons ! Buvons ! - * La chronique de Jacques Berthomeau sur son blog : http://www.berthomeau.com/article-boire-est-le-premier-besoin-de-l-homme-jamais-personne-ne-fait-la-greve-de-la-soif-elle-elle-tue-un--123378101.html - ** "L'Encyclopédie des boissons", Raymond Dumay (1970). Bonne lecture, bon appétit et... large soif !

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Published by toutnestquelitresetratures - dans Littérature
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commentaires

vannucci 25/04/2014 09:41

Brillante cascade qui me laisse la gorge sèche....

toutnestquelitresetratures 25/04/2014 09:45



Merci de ce commentaire approprié... "A boire !"



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  • Je suis chroniqueur gastronomique et auteur du Guide Le Feuilly. Je suis un des fondateurs du mouvement Slow Food en France dont je fus le Président dans les années 90. Mes livres les plus récents sont "A boire et à manger", "Le Feuilly 2010.
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